Bulletin Trimestriel Octobre -Décembre 2023

Chers lecteurs, nous sommes heureux de vous retrouver pour le dernier bulletin d’information de l’année 2023. Ce dernier trimestre a été très riche en évènements d’apprentissage, et de réseautage. Un accent particulier a été mis sur les 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes. Rappelez-vous, le 19 novembre, les Burundais apprenaient sur X (ancien Twitter), la mort de Kelsey Iteriteka une fille de cinq ans violée puis étranglée à Buterere, au nord de Bujumbura. Share-Net a insisté sur l’engagement de toute personne dans la lutte contre les violences basées sur le genre.

Dans le but de disséminer les connaissances, un Space sur les violences psychologiques, leurs signes et symptômes et comment le prévenir a totalisé plus de 600 écoutes. Précédent la tenue de la réunion Annuel des membres, Share-Net Burundi a organisé une table-ronde sur l’Engagement des hommes dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

Début décembre, Share-Net Burundi a eu le privilège d’héberger une rencontre entre Peter Derrek Hof, directeur du développement social et ambassadeur des droits de la femme et de l’égalité des genres au sein du Ministère des Affaires étrangères du Royaume des Pays-Bas, l’Ambassadeur des Pays-Bas au Burundi  Amb. Lianne Houben et les organisations réunies au sein de #SRHRSolutions. Les objectifs de la visite sont à retrouver dans ce bulletin.

Le 15 décembre, Share-Net Burundi a tenu sa réunion annuelle des membres. La rencontre a été une occasion d’échanger sur les meilleurs pratiques en matière de la SDSR et de parler des perspectives pour l’année 2024.

Toutefois, avant de nous plonger dans le vif du sujet, nous voudrions vous rappeler de vous inscrire sur la plateforme digitale de Share-Net International ici afin d’avoir accès aux informations des différents hubs et les diverses opportunités de collaboration et de financement.

 

Lire la suite du bulletin ici.

Bonne Lecture.

 

 

 

LES VIOLENCES PSYCHOLOGIQUES, UN MAL SILENCIEUX

 

Souvent méconnues, les violences psychologiques, dites aussi invisibles, font autant de mal que les violences physiques. Comment les reconnaître, les prévenir, et quel soutien aux victimes ? Ces questions ont fait le sujet d’un Space organisé par Share-Net Burundi le 5 décembre, avec deux psychologues du Cabinet Unwind (une psychologue et une psychologue clinicienne.)

D’entrée de jeu, les deux intervenants ont d’abord évoqué la compléxité de la violence psychologique. Selon Iradukunda Ange Paquitta, psychologue clinicienne, la violence psychologique est une forme insidieuse d’abus, souvent masquée derrière des attitudes, mots, ou comportements qui semblent bénins en surface. C’est cette intention cachée de nuire, sans laisser de traces physiques apparentes, qui la rend particulièrement difficile à identifier. Les actes de violence psychologique, dans leur diversité et subtilité, peuvent même être confondus avec des manifestations d’affection, rendant la reconnaissance et la confrontation de ces comportements un véritable défi.

Gatoto Roxane, psychologue conseillère, souligne quant à elle que la violence psychologique n’est pas un événement isolé, mais plutôt un processus progressif, s’immisçant sournoisement dans divers types de relations : conjugales, parentales, amicales, professionnelles, etc.

Durant les échanges organisés par Share-Net Burundi, il était également question de reconnaître les signes de la violence psychologique.

  • Détournement cognitif : L’auteur de la violence minimise et nie tous ses comportements abusifs quand on le confronte. Il inverse les rôles et se positionne en tant que victime et essaye d’embrouiller l’esprit de la victime en trouvant souvent des moyens de la culpabiliser, de la faire douter d’elle-même au point de s’excuser pour des erreurs qu’elle n’a pas commises.
  • Abus financier : Souvent visible dans un couple marié, la victime de la violence psychologique peut être interdite d’accès aux finances du foyer, ou contrainte de donner son salaire à son partenaire dans le but d’empêcher la victime d’être indépendante et autonome. (Dans ce cas, souvent la victime est obligée de demander de l’aide financière à ses proches pour survivre.)
  • Viol par emprise : Cette forme se retrouve plus dans des relations de couple. C’est le fait que le partenaire est extrêmement insistant pour avoir des rapports sexuels et va utiliser des techniques comme le chantage, la peur et la menace pour arriver à ses fins. Pour la victime, elle n’en peut plus parce qu’elle est sollicitée tout le temps parce que ça lui donne une mauvaise image d’elle-même. Et cela crée une immense pression sur la victime qui risque d’accepter mais cela n’est plus une sexualité de partage et de plaisir mais ça devient une objectivation de l’autre.
  • Contrôle et isolement : l’auteur de la violence psychologique fait en sorte de contrôler tous vos faits et gestes et vous traite comme un enfant sous prétexte qu’il veut vous protéger et il pense que vous n’êtes pas capable de savoir ce qui est mieux pour vous. Il a tendance à vouloir tout diriger dans votre vie : la victime ne peut plus sortir ou prendre une décision sans l’autorisation de son agresseur, la victime est souvent imposée le choix des amis, des habits, des aliments, la victime est empêchée de voir sa famille, ses amis, etc.
  • Silence : ceci est une forme de violence psychologique passive avec de l’indifférence, regarder ailleurs quand l’autre parle, et le fait de nier l’existence ou les opinions de l’autre.
  • Manipulation : Elle fait référence à des tactiques visant à influencer les émotions, les pensées ou les comportements d’une personne (la culpabilisation, la dévalorisation ou d’autres moyens de contrôle psychologique). La manipulation émotionnelle peut être utilisée pour exercer un pouvoir ou un contrôle sur l’autre personne, souvent de manière abusive.
  • Humiliation : l’objectif de l’auteur de la violence psychologique est de rabaisser la victime.  Il peut vous humilier, se moquer de vous, et essayer de vous dévaloriser et souvent en public (lors des soirées entre amis ou en famille) parce qu’il sait que la victime ne peut pas se défendre et si elle se défend l’auteur lui corrige en lui disant que c’était pour son bien ou qu’elle est trop sensible. La victime de violence psychologique sent que ses idées, ses besoins et ses opinions sont ignorés. Elle n’ose pas exister ou s’affirmer en présence de son agresseur.

Ces formes d’abus psychologiques entraînent un malaise émotionnel profond chez la victime, menant souvent à une perte de l’estime de soi et une lutte interne entre rester fidèle à soi-même et répondre aux besoins de l’agresseur. Cette dynamique crée un climat de tension et de souffrance, soulignant l’urgence de reconnaître et d’adresser ces comportements destructeurs.

 

 

Des conséquences désastreuses qui appellent à la sensibilisation et à l’action.  

Selon les avis combinés de Ange Paquitta Iradukunda et Roxane Gatoto, les conséquences de la violence psychologique sont aussi diverses que dévastatrices. Ces dernières s’aggravent selon que la victime endure ces abus sur une longue période.

Ces conséquences comprennent :

  • Érosion de l’estime de soi : Un déclin progressif de la confiance en soi, laissant la victime dans un état de doute permanent.
  • Désespoir profond : Un sentiment d’impuissance et d’abandon, souvent accompagné de dépression.
  • Dépendance aux substances : Recours aux drogues ou à l’alcool pour échapper à la douleur ou pour rechercher un semblant de bonheur.
  • Troubles du sommeil et alimentaires : Des symptômes physiques reflétant le stress et l’angoisse intérieurs.
  • Difficulté à établir des relations saines : Un défi majeur à faire confiance à nouveau, ce qui affecte les relations futures de la victime.
  • Pensées suicidaires : Une tragique conséquence de l’extrême détresse émotionnelle.

Gatoto Roxane souligne l’importance cruciale de sensibiliser le public à ces formes de violences psychologiques pour mieux soutenir les victimes. Ange Paquitta Iradukunda pointe du doigt les normes sociales au Burundi qui peuvent exacerber ces violences, notamment par le contrôle exercé par les hommes sur les femmes.

Pour aider efficacement, il est essentiel de faire comprendre aux victimes que leurs expériences ne sont pas normales et qu’elles méritent mieux comme situation. Beaucoup pensent à tort que ces formes d’abus sont acceptables, surtout dans le cadre du mariage, ce qui complique leur reconnaissance et leur gestion. A. Paquitta Iradukunda insiste sur l’importance de chercher un soutien professionnel en santé mentale.

Les deux psychologues ont enfin appelé à la sensibilisation pour mieux comprendre et ainsi savoir l’aide qu’il faut apporter et à quel moment. Elles appellent à une vigilance accrue, à ne pas ignorer la souffrance d’autrui, et à oser intervenir lorsqu’un comportement anormal est observé. Cette démarche proactive est essentielle pour apporter l’aide nécessaire et au bon moment.

 

GROSSESSES PRECOCES CHEZ LES MINEURES, QUELLES SOLUTIONS REALISTES ?

 

Chaque année depuis 2016, plus de 1000 grossesses sont enregistrées en milieu scolaire. Pourtant, l’accès aux services de la SDSR adaptés aux jeunes reste limité et l’éducation sexuelle complète rencontre une grande résistance à pénétrer dans le système éducatif burundais.  Le 9 novembre 2023, Share-Net Burundi a organisé un Space pour tenter de proposer des solutions réalistes.

Le « Space » intitulé : Les grossesses précoces en milieu scolaire, quelles solutions réalistes ? avait pour objectif de rappeler les données alarmantes concernant les grossesses précoces, plaider pour l’urgence de la vulgarisation de l’Education Sexuelle Complete en milieu scolaire, et l’accès à des services adaptés chez les adolescents et les jeunes. Il était également question de parler sans détour des conséquences médicales et sociales des grossesses précoces chez les jeunes adolescentes et de la difficile réintégration des jeunes mères adolescentes à l’école

Pour mieux aborder cette thématique, Share-Net Burundi a invité trois orateurs dont Augustin Harushimana, maïeuticien, Alida Irambona, chargée de projet Right Here, Right Now 2 au sein de RNJ+ et Christophe Nindorera, animateur des clubs scolaires  SDSR chez Nanje Nobaho.

Après un bref aperçu du contexte au Burundi où 1019 élèves ont été victimes de grossesses en milieu scolaire durant l’année scolaire 2021/ 2022 et où l’effectif de ceux qui réintègrent le système éducatif reste faible, la modératrice est revenue sur les données de l’enquête démographique et de la santé de 2017 où 8 % des adolescentes avaient déjà commencé leur vie féconde dont 6% avaient au moins 1 enfant et 2% étaient enceintes d’un premier enfant. Le risque de mourir ou de souffrir des complications des suites d’une grossesse précoce étant plus élevé chez les adolescentes.

 

Il a ensuite été question de savoir les risques liés à une grossesse précoce et ses conséquences sur le plan médical ainsi que social.

D’entrée de jeu :

  • Augustin Harushimana a rappelé que les grossesses précoces désignent les grossesses chez une mineure (moins de 18 ans) et que ces dernières viennent avec leur lot de risques. Harushimana rappelle que ni l’utérus ni le bassin d’une adolescente ne sont matures pour supporter une grossesse. Pour conséquence, des cas d’anémies peuvent apparaître durant la grossesse ou des risques d’hémorragie à l’accouchement ou les avortements clandestins.  Selon l’« Annuaire Statistique » du ministère de la Santé, 950 avortements de jeunes filles âgées de 15 à 19 ans ont survenu en milieu de soins au cours de l’an 2021.

Pour lui, aux données récoltées par le ministère de l’Education s’ajoutent ceux de l’annuaire statistique santé 2019, 2020, 2021, qui confirment bel et bien que les grossesses précoces sont une triste réalité au Burundi.

  • Alida Irambona a enchaîné avec le règlement scolaire, qui stipule qu’une élève qui tombe enceinte est immédiatement renvoyée jusqu’à l’accouchement et que selon l’article 70 dudit règlement, elle doit rester avec son enfant 12 mois ou au plus 2 ans avant de reprendre l’école. Au moment où l’article 71 autorise le garçon qui a engrossé la fille de réintégrer l’école la rentrée scolaire suivante. Ce n’est pas tout, la jeune fille devra obligatoirement changer d’établissement avec présentation d’extrait d’acte de naissance de l’enfant. Pour elle, cette situation risque d’enlever tout envie à la jeune maman de reprendre le chemin de l’école. « Il n’est pas évident de reprendre l’école après avoir passé presque 2 ans voire plus à la maison, sans oublier le stigma que rencontrent les victimes. »
  • Pour Christophe Nindorera, les manuels utilisés pour parler de la santé sexuelle et reproductive chez les jeunes sont de loin efficaces vu la réalité sur terrain. Il a rappelé à l’audience que l’abstinence reste le maître mot en milieu scolaire, une situation qui, selon lui, fait fi des différentes données qui montrent clairement que certains adolescents sont sexuellement actifs. Christophe fait savoir que cette situation cache bien des maux. Les jeunes se retrouvent avec des grossesses non désirées, préfèrent prendre des breuvages supposés mettre fin à une grossesse ou optent pour un avortement clandestin avec les conséquences qui vont avec.

 

Différentes interventions ont eu lieu durant la discussion. Des questions comme pourquoi la jeune fille ne bénéficie pas de congé de maternité à l’instar de ceux écrit dans le code du travail (90 jours).  Une intervenante, Pamella Kazekare a demandé pourquoi au vu et au su des dangers qui guettent une mineure enceinte, l’avortement sécurisé n’est pas une option. Ce à quoi la sage-femme a répondu qu’au Burundi, l’avortement n’est pas légal et que c’est seulement au gynécologue de déterminer le niveau de risque que présente la grossesse pour déterminer la démarche à suivre.

Comme conclusion :

  • Christophe Nindorera a demandé aux pouvoirs publics de prendre la question de grossesses précoces et en milieu scolaire avec fermeté. Pour lui, il n’est plus question de se voiler la face mais de proposer des solutions réalistes comme l’introduction d’un module d’Education Sexuelle Complète et l’offre des services adaptés aux adolescents et jeunes.
  • Alida Irambona a rappelé que les OSC continuent leur plaidoyer pour que la période de renvoi de la jeune fille soit réduite.
  • Augustin Harushimana a plaidé pour le recrutement des Sages-Femmes dans tous les Formations Sanitaires qui selon lui sont les prestataires mieux places pour prodiguer des informations en Santé Sexuelle et Reproductive dans la communauté.

 

 

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