Santé droits sexuels et reproductifs au Burundi : survivre au gel des aides, un défi pour les OSCs.

Au Burundi, la santé sexuelle et reproductive (SSR) reste un sujet à la fois central et inconfortable. Central, parce qu’il touche à la vie, à la dignité et à l’avenir des jeunes et des femmes. Inconfortable, parce qu’il demeure entouré de tabous, et de perceptions parfois éloignées des réalités vécues.

À cette complexité s’ajoute aujourd’hui un nouveau facteur de fragilisation : le retrait progressif de certains bailleurs internationaux et les restrictions budgétaires qui en découlent. Parmi les cas concrets observés récemment figurent notamment la fermeture prochaine de l’ambassade du Royaume des Pays-Bas au Burundi, ainsi que les restrictions, voire le gel, de l’aide américaine.

C’est autour de cette problématique que s’est tenue, le 24 décembre 2025 au siège de ShareNet Burundi, une table ronde consacrée au rôle des organisations de la société civile (OSC) dans la pérennisation des acquis en SSR, dans un contexte financier de plus en plus contraint.

La SSR, une thématique encore mal assumée

Pour ouvrir les échanges, les participants à la table ronde ont mis en lumière un constat largement partagé : au Burundi, la sexualité reste un sujet peu discuté socialement et rarement assumé politiquement.« La sexualité, on la pratique, mais on en parle peu. On s’en remet souvent à l’école ou aux structures de santé, mais le dialogue au sein des familles ou des communautés reste quasi inexistant », a souligné Fidélité Ishatse, journaliste engagée dans la promotion de l’égalité des genres, invitée à cette rencontre.

Au-delà de la thématique elle-même, la question des programmes en matière de SSR a également été soulevée. Pour Hugues Nkengurutse, titulaire de formations académiques en management des médias, en sciences de la gouvernance, ainsi qu’en sciences politiques et relations internationales. Ces programmes sont façonnés par un jeu complexe de perceptions : celles des bailleurs, celles des organisations de mise en œuvre et celles des communautés bénéficiaires.

Comme l’explique-t- il, les bailleurs arrivent avec des objectifs et des indicateurs qu’ils mettent en avant pour mobiliser des fonds auprès des donateurs initiaux. Les OSC, à leur tour, ont des besoins financiers à satisfaire et doivent, à un moment donné, s’adapter pour survivre et continuer à exister.

Par ailleurs, les bénéficiaires peuvent eux aussi, volontairement ou non, constituer un frein, lorsqu’ils ne perçoivent pas clairement les problèmes auxquels ils sont confrontés ou lorsqu’ils restent à l’écart des processus de décision. Une question devient alors incontournable, poursuit Hugues Nkengurutse : « Comment pérenniser les acquis en matière de SSR au regard de tous ces facteurs ? »

Le départ des bailleurs : choc ou opportunité ?

Le retrait ou la réorientation de certains bailleurs – notamment vers des collaborations directes avec l’État – constitue un choc pour de nombreuses OSC. Leur affaiblissement à court terme semble inévitable, malgré la contribution qu’elles ont apportée jusque là. Ce contexte agit cependant comme une épreuve de vérité, révélant les fragilités structurelles du système et obligeant toutes les parties prenantes, le gouvernement, les OSC et les bénéficiaires, à se remettre en question, selon Hugues Nkengurutse.

Il s’interroge notamment sur la capacité de l’État à prendre le relais. Le budget national ne comporte pas toujours de lignes clairement dédiées à la SSR, malgré le caractère vital de ce domaine. Le gouvernement pourra-t-il combler le déficit occasionné par le retrait des bailleurs ?

Du côté des OSC, Fidélité Ishatse appelle à une introspection profonde. Elle invite les organisations à s’interroger sur leurs pratiques, notamment leur degré d’appropriation des projets, leur dépendance aux gains pécuniaires, la concurrence parfois exacerbée entre organisations œuvrant pour les mêmes causes, ou encore la place réelle de l’engagement citoyen dans leurs initiatives.

Vers des solutions “home made” ?

Face à ce nouveau contexte, une idée s’impose progressivement : le départ des bailleurs peut aussi constituer une fenêtre d’opportunité pour repenser les interventions en SSR de manière plus endogène. C’est la réflexion portée par Dr Christella Kwizera, sociologue et enseignante à l’Université du Burundi. Selon elle, cela impliquerait notamment de redocumenter les pratiques positives qui existaient avant l’ère des projets fortement financés et de valoriser les savoirs traditionnels.

Pour appuyer son propos, l’universitaire évoque des exemples issus de la société burundaise d’autrefois : « Il existait des moyens ou des pratiques traditionnelles par lesquels les couples pouvaient espacer les naissances. Un homme pouvait, par exemple, quitter volontairement le foyer pour une certaine période. Certains tradi-praticiens revendiquent également des solutions adaptées. Mais ces pratiques ont perdu leur place face à une modernité qui impose des solutions importées de l’extérieur. »

Dans cette logique, une meilleure gestion du départ des bailleurs passerait aussi par l’inclusion, au sein des OSC, d’acteurs souvent peu impliqués dans les programmes de SSR. Dr Kwizera cite notamment les hommes, appelés à soutenir leurs épouses, ainsi que certains membres des communautés concernées, généralement désignés comme bénéficiaires.

La pérennisation des acquis, une affaire de remise en question

Pour Hugues Nkengurutse, la pérennisation des acquis passe avant tout par une meilleure appropriation : « D’abord par l’État, en réorientant ses priorités. Ensuite par les bénéficiaires, en devenant acteurs et non simples récepteurs. Enfin par les OSC elles-mêmes, en anticipant les chocs. »

Selon lui, la pérennisation des acquis en santé sexuelle et reproductive ne dépend pas uniquement de la disponibilité des financements : « Elle repose surtout sur la capacité collective à se remettre en question, à aligner les projets sur les réalités vécues et à redonner du sens à l’engagement social. Le contexte actuel, aussi difficile soit-il, invite à cette lucidité. »

De son côté, Dr Christella Kwizera estime qu’il est également nécessaire de renforcer l’implication des femmes, qui comprennent souvent mieux que d’autres les causes pour lesquelles les OSC militent. « Les luttes deviennent plus engageantes lorsqu’elles sont portées par celles et ceux qui subissent les problèmes, plutôt que par ceux qui les abordent comme un simple travail », conclut-elle.

Bâtir la résilience des filles en Santé Sexuelle et Reproductive : le focus d’une conversation sur X par Share-Net Burundi

La majeure partie de la population burundaise est jeune, avec 65 % ayant moins de 25 ans. De plus, les femmes sont les plus nombreuses, représentant plus de 52 %. Négliger les besoins en matière de santé sexuelle et reproductive des jeunes filles, qui représenteront la plus grande proportion de la main-d’œuvre à l’avenir, ne reviendrait qu’à une chose : compromettre le développement du Burundi.

C’est dans cet objectif qu’en date du 17 octobre 2023, Share-Net Burundi, a organisé un Space sur X (ancien Twitter) autour du thème : “Bâtir la résilience des filles en Santé Sexuelle et Reproductive”.

Au cours de l’année scolaire 2020-2021, 438 filles en école fondamentale ont abandonné l’école à cause de grossesses non désirées, ainsi que 740 filles en écoles post-fondamentales.

En 2016-2017, 1.000 filles avaient abandonné l’école pour la même raison. Encore plus interpellant : de janvier à juillet 2023, le Centre SERUKA qui est dans la prise en charge des victimes des violences sexuelles avait déjà enregistré 448 filles victimes de violences sexuelles basées sur le genre.

Ces données soulignent l’urgence de fournir aux jeunes des services de santé sexuelle et reproductive de qualité, adaptés à leurs besoins, afin de leur donner les moyens d’éviter les grossesses précoces et non désirées, de prévenir le VIH et autres maladies sexuellement transmissibles ou de faire face aux violences basées sur le genre (VBG).

 

 “La résilience des filles face aux violences basées sur le genre est entravée principalement par la précarité des familles et le manque d’informations”

Chancelle Bamuhaye, activiste pour le bien-être des enfants et fondatrice de l’association Hope for a Better Future, Inès Kidasharira, activiste sur les Droits de la Santé Sexuelle et Reproductive, et Dr Pacis Alarine Irambona fondatrice du Burundi WUFF, activiste pour la menstruation ont apporté leur éclairage sur le sujet.

Selon Chancelle Bamuhaye, la précarité menstruelle des jeunes filles est une conséquence directe de la pauvreté dans les familles : “Peu de filles au Burundi ont les moyens de se procurer des serviettes hygiéniques en raison de leur coût élevé, qui est d’au moins 3.000 Fbu par mois. Par conséquent, la plupart d’entre elles se retrouvent dans des situations où elles n’ont d’autre choix que d’offrir des faveurs sexuelles pour de l’argent afin de s’en procurer.”

Chancelle évoque également le manque d’informations pour les jeunes filles, ce qui fait que beaucoup d’entre elles arrivent à leurs menstruations sans savoir comment s’y prendre ou même comment identifier les approches des prédateurs sexuels et les repousser, d’où les grossesses non désirées.

Le manque d’accès à l’information est également évoqué par Dr Pacis Alarine Irambona, qui affirme que c’est un problème commun, que ce soit pour les filles en milieu urbain ou rural. Elle souligne que cela est encore plus difficile pour les jeunes filles handicapées physiquement ou mentalement qui, en plus du manque d’informations, n’ont pas la capacité de se prémunir contre les agressions sexuelles, d’où son appel à prendre en compte les besoins spécifiques de ces jeunes filles handicapées dans les mécanismes de renforcement de la résilience des jeunes filles burundaises en matière de droits sexuels.

L’importance de l’éducation des parents et de l’utilisation sûre d’internet soulignées

Inès Kidasharira revient sur l’importance de l’éducation des parents pour fournir des informations sûres à leurs enfants. “De nos jours, les enfants s’informent par le biais de multiples canaux tels que les téléphones, leurs pairs à l’école, à l’église ou dans d’autres groupes de socialisation, mais les vraies informations ne peuvent provenir que des parents. De ce fait, j’encourage les parents à parler de la sexualité à leurs enfants dès l’âge de 3 ans, leur faire comprendre que sont les parties intimes de leur corps et à leur dire que personne ne doit les toucher sur ces parties-là.”

Inès Kidasharira souligne également l’importance de l’éducation à la bonne utilisation d’Internet. “Plusieurs faux comptes existent, des gens qui se font passer pour d’autres. Les enfants doivent donc savoir détecter les faux comptes et les prédateurs sexuels en analysant ce que les propriétaires de ces comptes leur disent. Par exemple, s’ils leur demandent de les rencontrer et de ne pas aviser leurs parents, c’est déjà un signe que ces personnes sont suspectes.”

 Nadège Ininahazwe, une Burundaise vivant en Suède, a plaidé en faveur de l’adaptation des programmes scolaires pour qu’ils tiennent compte des réalités actuelles et fournissent des informations complètes, non partielles comme elle trouve que c’est le cas aujourd’hui, sur la menstruation et d’autres sujets liés à la sexualité des jeunes filles.

Elle a également souligné que la gent masculine ne peut être ignorée si l’on veut promouvoir le respect du corps féminin. “Il est de plus en plus évident que peu de jeunes respectent le corps de la femme, et cela, en plus d’autres facteurs qui peuvent en être la raison, doit également être considéré du point de vue de l’ignorance : lorsque nous enseignons aux jeunes filles comment se prémunir contre les agressions, faisons-nous de même pour les garçons pour leur apprendre à prendre soin et protéger leurs sœurs, leurs copines ou toutes les autres filles et femmes qu’ils rencontrent ? C’est pourtant très important.”

Un autre intervenant a fait appel aux autorités, en particulier aux élues femmes, pour s’impliquer davantage dans la résilience des jeunes femmes face aux difficultés en matière de sexualité et ne pas laisser ce travail aux seuls activistes.

Serviettes réutilisables : roue de secours pour renforcer l’hygiène menstruelle

Pour renforcer l’hygiène menstruelle surtout dans des familles aux conditions de vie précaires, l’organisation Burundi WUFF, fondée par Dr Pacis Alarine Irambona, promeut l’utilisation de serviettes réutilisables fabriquées maison.

Selon Dr Pacis Alarine, avec 3750 Fbu, il est tout à fait possible de fabriquer 4 serviettes qui peuvent durer jusqu’à 3 ans. “Il suffit d’avoir 3 tissus : un en coton, un autre imperméable et un autre à placer entre les deux, qui est absorbant. La fabrication de cette serviette ne prend que moins de 5 minutes.” Quant à son hygiène, Dr Pacis indique que son lavage est tellement simple : il ne demande qu’un gobelet d’eau, une moitié pour la tremper pendant quelques minutes et une autre moitié pour la laver.

La discussion qui a eu lieu le 17 octobre 2023 avait déjà été écoutée, au 24 octobre plus de 2000 personnes. L’enregistrement est toujours disponible sur X ici.